La traversée de l’Atlantique

Nous sommes le 11 décembre 2019, quatre mois jour pour jour après le départ de Brest et nous larguons les amarres pour la traversée tant attendue : LA trAnsAtlAntique. L’avitaillement est fait et les filets débordent de fruits et légumes cap-verdiens : du manioc, des patates douces, des carottes, des régimes de bananes plus ou moins mûres suspendus un peu partout. Des bouteilles d’eau calées dans le moindre recoin, des bidons d’eau sanglés dans le carré… je crois qu’on est paré les amis !

Vous croyez qu’on aura assez de bananes ?!

Le matin du départ, de bonne heure, les yeux encore plein de sommeil, les voisins de pontons sont présents pour nous souhaiter bon vent et nous larguent les amarres. Ils nous offrent pour notre voyage des graines de baobab anti-scorbut (plus riches en vitamine C que l’orange !). Ce n’est pas sans émotions que nous regardons leurs bras s’agiter, et devenir de plus en plus petits, à mesure que nous nous éloignons. A quand la prochaine terre ? 🙂

Les super voisins de ponton sur la ligne de départ.
Les super voisins de ponton sur la ligne de départ.

Vestes et pantalons de quart sont de sortie, gilets de sauvetage et harnais également, nous sommes équipés pour affronter les éléments, et notamment ce vent fort qui balaye constamment la baie de Mindelo, qui en fait la baie la plus venteuse que nous n’ayons jamais connu. A la sortie de la baie, pas de surprise, l’effet venturi accélère encore ce vent. Nous le recevons bien préparés, avec le petit foc de brise (11m2) sur l’étai largable, et déjà le speedo affiche plus de 6 nœuds, et les vagues nous lèchent les chevilles.

Départ de Mindelo direction... les Caraïbes !
Départ de Mindelo direction… les Caraïbes !
C'est partiiii
C’est partiiii

A la sortie du chenal balisé par les îles de Sao Vicente et Santo Antao, la houle se forme. Cap au sud-ouest pour gérer le dévent des îles, le venturi, et la houle. Cette dernière nous vient de coté et nous oblige à barrer avec attention. Nous préférons barrer à tour de rôle pour cette première journée bien venteuse et houleuse, pour anticiper les creux et les déferlantes, ce que Philip’, le régulateur d’allure, ne peut pas faire – loin de nous l’idée de le blâmer, chacun ses défauts… Nous garderons le foc de brise seul pendant 3 jours, 3 jours pendant lesquels on a vraiment l’impression qu’on pourrait mettre n’importe quel bout de toile dehors (un vieux chiffon ?) que le bateau filerait toujours à plus de 6 nœuds.

Et une belle vague négociée à la barre !
Et une belle vague négociée à la barre !

Le deuxième jour, le vent est toujours fort (30-35 nœuds) et la mer forte, avec des vagues de 3-4 m pour les plus grosses qui déferlent, certaines dans le cockpit, quelques-unes peu farouches s’offrent une visite de l’intérieur de Regentag… euh… excusez-moi madame la vague… vous avez reçu une invitation pour ça ?? Quant à Philip’, il est au top de sa forme avec tout ce vent. Seul inconvénient : il n’anticipe pas les vagues. Chaque vague fait rouler le bateau ; elle soulève son petit derrière qui, déséquilibré, fait dévier Regentag de sa trajectoire. Philip’ rattrape alors le coup tandis que déjà la vague suivante arrive, pas plus de 8 secondes plus tard. Ces embardées ne sont que très peu appréciées par nos estomacs… pendant ces trois premiers jours, ce n’est pas la mer qui nous nourri, mais l’inverse. C’est au quatrième jour que nos organismes s’habituent aux mouvements incessants du bateau, et que le mal de mer disparaît, à l’unanimité !

La texture de la mer, au large

Petit à petit, jour après jour, nous commençons à prendre le rythme, à développer des petites habitudes à bord, à anticiper les mouvements du bateau, les vagues, le roulis. Nous faisons des quarts de 3h, nous les commençons après diner, et ils se terminent dans la matinée suivant le besoin de sommeil de chacun. Nous choisissons de tourner pour ce qui est des horaires de quart, le premier fait 21h-minuit, le deuxième minuit-3h, le troisième 3h-6h et le premier reprend la veille de 6h à 9h. Le jour d’après, chacun décale son quart d’un créneau pour que ce ne soit pas toujours le même qui fasse deux quarts, et pour varier les plaisirs des levers du soleil, des levers de lune, des levers des étoiles (la Grande Ourse se lève tard et Orion commence loin à l’horizon à l’est, pour finir au zénith).

Le coucher de soleil en mer, toujours un moment particulier de la vie à bord.
Au petit matin sur Regentag au milieu de l’Atlantique

Pendant les quarts, Philip’ s’occupe de la barre, les alizés soufflent avec constance et nous facilitent bien le travail pour régler les voiles et le cap, on ne fait que de petits ajustements de temps en temps, on enroule du génois à l’approche d’un gros grain noir (plus noir que la nuit !) puis on le déroule après son passage. Et on veille, même si le risque de collision au milieu de l’atlantique est plutôt faible… nous auront rencontrés quatre cargos et deux voiliers en 17 jours ! Par contre, le risque de collision avec les poissons volants, lui est bien réel ! Shan et Thibaud en ont fait l’expérience, ça réveille ! Mais quelle bonne surprise de trouver au petit matin un poisson volant échoué sur le pont qu’on va pouvoir griller à la poêle, un délice 🙂

mmmh c'est bon les poissons volants :)
mmmh c’est bon les poissons volants 🙂
Foc de brise à tribord, génois moitié enroulé sur babord, c'est la configuration classique de notre transat'. On croise un cargo en face, sous le foc de brise.
Foc de brise à tribord, génois moitié enroulé sur babord, c’est la configuration classique de notre transat’.
On croise un cargo en face, sous le foc de brise, si vous avez de bons yeux.

La vie à bord, c’est beaucoup de lectures, des podcasts, de la musique, ou juste de la contemplation, de la mer, du ciel, des nuages, du soleil, des étoiles, des quelques oiseaux qui viendront se reposer à bord, comme perdus au milieu de l’océan et que nous prendrons plaisir à nourrir avec de petits poissons volants échoués sur le pont. C’est aussi, quand le vent et la mer le permettent (surtout pendant la deuxième partie donc), la pêche à la ligne de traîne et les prélèvements de plancton pour notre association partenaire Astrolabe Expéditions.

Le filet à plancton est à l'eau, c'est parti pour 15 min de prélèvement à vitesse réduite de 2-3 noeuds. Pour respecter cette vitesse, nous enroulons le génois jusqu'à... ce qu'on soit à sec de toile... l'atlantique est un vrai tapis roulant!
Le filet à plancton est à l’eau, c’est parti pour 15 min de prélèvement à vitesse réduite de 2-3 noeuds. Pour respecter cette vitesse, nous enroulons le génois jusqu’à… ce qu’on soit à sec de toile… l’atlantique est un vrai tapis roulant!

C’est aussi de bons petits plats cuisinés agrémentés de graines germées à bord, un noël en mer impliquant la fabrication d’un véritable sapin de noël, et à deux reprises, tenez vous bien, une douche à l’eau douce, le grand luxe ! Pas de douche sur Regentag, ce sera donc une bouteille et demi chacun, au grand air, comme ça fait du bien, nous nous sentons comme neufs 🙂

Ce soir c'est Falafels par Thibaud. Des bons repas et du frais jusqu'au bout : pain aux noix à la poêle (pas de four), lasagnes pour nöel à la casserole, et des superbes salades!
Ce soir c’est Falafels par Thibaud. Des bons repas et du frais jusqu’au bout : pain aux noix à la poêle (pas de four), lasagnes pour nöel à la casserole, et des superbes salades!
Notre germoir low-tech pour faire le plein de vitamines et minéraux !
Le sapin de noël Ecodysea : une branche morte et des feuilles de bananiers pour le corps, et des noisettes entourées de fil à surlier rouge pour les boules de noël.
Le sapin de noël Ecodysea : une branche morte et des feuilles de bananiers pour le corps, et des noisettes entourées de fil à surlier rouge pour les boules de noël. Eh bien ne riez pas, le père noël, il est passé si si !!!

La première partie donc, les alizés sont forts et du Nord-Est, avec une houle forte et courte (période 8s) et légèrement croisée aussi. Nous habillons Regentag du génois ¾ enroulé et tangonné associé parfois au foc de brise également tangonné « en ciseau » quand le vent vire un peu plus Est. Sur la deuxième partie, le vent et les vagues ont diminué quelque peu en force et le vent a viré plus à l’Est. Mais la houle croisée et courte rendait toujours le bateau inconfortable, même si on s’y habitue ! Elle est où, la longue houle de l’atlantique ?!

Enfin, les derniers jours furent à l’image de ce qu’on entend habituellement sur la transat’, tranquille pépère au soleil sous les alizés constants et chauds au portant en pêchant des daurades coryphènes. Bon on remplace les coryphènes par un espadon d’1m50 (!) que nous n’avons pas pu remonté à bord, on n’était pas vraiment équipés pour un tel poisson (!), et par une « liche amie » qui elle, nous a régalé les babines. Ça commence à sentir les Antilles, la chaleur monte, on se rafraichit avec des sceaux d’eau de mer sur la tête, et on sort même le tarp les deux derniers jours pour se faire de l’ombre, alors que le vent mollit.

La veille de l’arrivée, nous apercevons au loin un voilier sous spi (cette grande voile ballon colorée). Petit à petit il se rapproche, juste dans notre sillage. Ironie de l’histoire, notre AIS a justement décroché – pour la première fois de toute la traversée, croyez le ou non – et nous ne pouvons donc pas voir de quel bateau il s’agit. Excités de croiser des gens après 17 jours en vase clôt, nous décidons de l’appeler par VHF : « Bateau sous spi, bateau sous spi pour bateau juste devant vous ». La réponse ne tarde pas : « Fanny ? » Incroyable, quelle surprise, il s’agit de Bulle, le bateau copain que nous avions aidé à re-stratifier son safran, qui lui nous a reconnu !

Rencontre fortuite avec le bateau copain Bulle après 16 jours en mer sans voir personne !

Nous tirons un bord côte à côte, quel bonheur de rencontrer d’autres humains, et surtout des copains, dont nous ne savions rien de leur date de départ du Cap-Vert, qui devait de surcroit faire cap sur Trinidad, et tout ça après 16 jours de mer seuls au monde ! Nous nous racontons notre aventure par VHF puis de vive voix quand nos bateaux furent côte à côte, puis encore un peu par VHF alors qu’ils s’éloignent. C’est le sourire aux lèvres que nous prendrons l’apéro ce dernier soir là, un avant gout de l’arrivée, pour notre dernière soirée de notre transatlantique.     

Appel VHF avec Bulle... tellement cool de parler à d'autres humains la veille de l'arrivée !
Appel VHF avec Bulle… tellement cool de parler à d’autres humains la veille de l’arrivée !

Sur toute la traversée, nous n’aurons pas eu besoin de la grand-voile, qui resta bien rangée dans son lazy-bag. Nous avons joué sur le génois que nous déroulions plus ou moins pour avoir une vitesse de 6,5 nœuds la journée et 6 nœuds la nuit, un bon compromis pour notre bateau entre vitesse et marge de sécurité (pour ne pas être surpris par un grain, ne pas trop forcer sur le bateau et matos, et aussi pour le confort ; roulis, bruit…). Seuls les deux derniers jours étaient plus lents, le vent a bien mollit et nous nous trainions à 4 nœuds, pour notre plus grand plaisir… un peu de farniente c’est pas mal aussi, on laisse la grand-voile dans son sac ! Des choses comme : ne pas avoir à se tenir fermement à chaque instant, ou pouvoir lâcher un saladier le temps de faire la vinaigrette sans qu’il ne se retrouve par terre, ou encore ne pas être réveillé par une embardée bruyante la nuit. Bref, on apprécie !

Après 17 jours de mer, 2100 milles parcourus, nous posons le pied à terre. À Sainte-Lucie. Voilà, nous venons de traverser l’atlantique à la voile 🙂

On longe les côtes de Sainte-Lucie...
On longe les côtes de Sainte-Lucie… toujours sous génois seul…
Arrivée à Sainte-Lucie. On vient de traverser l’atlantique à la voile 🙂
Un coucher de soleil sur la baie de Rodney à Sainte-Lucie, c’est ici que le voyage s’achève.

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